Le phrasovore


Dans un contexte de pressions politiques et économiques croissantes, symbolisées par le récent rachat du journal économique Les Echos par le financier Bernard Arnault, et alors qu'une majorité des Français pensent que les journalistes "ne sont pas indépendants", il paraît urgent d'inventer un nouveau journalisme.


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Agir

"Que veut dire voir et faire voir le monde au présent? Quel sens cette activité a-t-elle en démocratie? A l'évidence, cette interrogation conduit à traiter de la démocratie elle-même. "
(Géraldine Muhlmann, in Du journalisme en démocratie)

"L'homme ne refusera jamais la souffrance véritable, càd la destruction et le chaos. Car la souffrance est la seule cause de la conscience."
(Dostoïevsky, in Carnets du sous-sol)

expositions/ scènes/ spectacles

Lundi 7 août 2006


1) Kader Attia :

 
Kader Attia était l’auteur remarqué de Flying rats, à la dernière Biennale d’art contemporain de Lyon : une volière de pigeons dévorant des sculptures-enfants de graines constituées. Nous avons voulu voir ce qu’il en était du reste de son œuvre, pour sa première monographie. Les œuvres sont inédites, exceptée The Loop, présentée en 2005 à la foire de Bâle. L’ensemble nous a paru convainquant. Son œuvre en effet ne se laisse pas réduire à une seule dimension, elle est capable de se charger d’émotion (The Loop), ou d’être tout simplement belle et dérangeante (Fridges, ou Moucharabieh), voire comique (Marie-Thérèse ou le mythe du cargo, et encore Fridges). En voici quelques morceaux choisis:

The Loop : La pièce se tient dans un espace circulaire, sorte de boîte noire ou de tente tendue de rideaux. Elle frappe tout de suite notre attention, tant par la présence de la mort et de la répétition lancinante, que par le choc produit par la rencontre d’images provenant de différentes cultures. Je m’explique : ce que l’on distingue en premier est un dj pendu à une énorme boule à facette, au dessus de ses platines ; sur la piste de danse, un dervish turner en habit turc tourne à grande allure, ainsi que trois breaks dancers, allongés en position de danse, mais les mains crispées et les yeux fermés. Une musique de chant religieux accompagne la scène, musique oppressante, répétitive, rythmant le tournoiement des étoiles que projette au ciel de la tente la boule à facettes. Cette correspondance entre ciel de boîte de nuit et ciel du monde signifie-t-elle que toutes les cultures vivent sous un même toit de vie et de mort ? Ou au contraire, la pendaison du dj est-elle le signe d’une impuissance de la culture occidentale à répondre au questionnement religieux ou existentiel qui taraude l’homme ? La pièce semble être comme l’illustration d’une peur ensevelie chez l’homme occidental, peur de la mort de la culture du plaisir, bientôt renversée par un Islam capable de répondre à ces attentes existentielles.

Fridges : La pièce est constituée de 150 frigidaires de tailles différentes, sur lesquels sont peintes au pochoir de minuscules rectangles, soit des fenêtres d’immeubles. Au premier abord, c’est l’étonnement et l’amusement qui nous gagnent, parce que le rapprochement est trompeur, mais peu après c’est le froid: celui du frigidaire, de la standardisation de nos villes, du formatage glacé de nos vie. On pense à Jacques Tati, qui a si bien su peindre l’avènement de la société de consommation, société « prêt-à-porter »…

Pour passer dans la salle d’à-côté on doit emprunter une étrange porte automatique sur laquelle sont scotchés des couteaux et éclats de verre (Sans titre). L’œuvre est volontairement agressive, et après le premier sursaut de frayeur on s’interroge, on se prend à remettre en question notre rapport à la technique, cette confiance aveugle dans les installations mécaniques. Une œuvre en forme de morale humienne : ce n’est pas parce qu’une porte automatique s’ouvre généreusement pour nous céder le passage qu’elle le fera toujours… La technique parfois déraille, deux fois deux, lorsqu’il s’agit du monde sensible,  ne font pas toujours quatre. Et il se pourrait bien même que ce confort, ces robots installés pour nous décharger des efforts physiques, se retournent contre nous… Non pas volontairement, mais pernicieusement, en endormant notre esprit critique. Et Kader Attia est alors semblable au philosophe, nous demandant: et si demain le soleil ne se levait pas ?

La salle d’à-côté comporte trois œuvres, et c’est, à l’instar de Fridges, une impression esthétique et ironique qui domine. En s’approchant des fenêtres en ogive, on distingue de drôles de rideaux : des menottes comme tissées entre elles, formant un moucharabieh (c’est aussi le titre de l’œuvre). Le moucharabieh sert à voir sans être vu, or ici l’ironie est que le prétendu avantage se retourne en piège pour le curieux. C’est une métaphore de la société musulmane, et plus généralement de toute comportement sécuritaire à outrance : il se retourne contre son auteur, en en aliénant la liberté. Le mur de protection se transforme en mur de menottes… Kader Attia, décidément, aime détourner les objets, c’est ainsi que la pièce est jonchée de structures métalliques de parapluie, formant des dizaines d’araignées menaçantes. Cette œuvre-ci est simplement belle, et ne semble pas, contrairement à Moucharabieh et Fridges, diffuser de messages explicites, mais comme un hommage au sculpteur Arman, détourne les objets du quotidien et nous lave le regard, nous évitant encore cet endormissement sourd de l’habitude et du réflexe conditionné.

 

2) Bettina Rheims Rétrospective

 
    En entrant dans la première salle de l’exposition, où est installée la série Female trouble, on est tout de suite frappé par l’impression de présence, ahurissante, de ces portraits de femmes. Sans doute est-ce aussi dû à la netteté et à la lumière inhérente à ces photos, qui leur confère un grand réalisme. Mais surtout ces femmes sont captées dans leur intimité et dans leur gloire, des femmes provocatrices et sensuelles, la clope au bec (Marthe en guépière, Portrait de Claude dans mon studio, Sofia à la cigarette), femmes au regard de lion, femme

fragile au regard mouillé (Autoportrait de Valéria golino par moi-même), femmes sûres d’elle et hiératiques (Autoportrait en Alaia, ou le portrait de Catherine Deneuve), femmes excentriques (Dary Hannah fait des bulles de savon)…

Bien sûr on pense à la photographie de mode, mais Bettina Rheims joue avec les codes de la publicité et de la mode, les pousse à l’extrême, jusqu’à l’extrême du corps androgyne, l’extrême de la sexualité montrée, et en annule par là l’aspect pornographique ou utilitariste dissimulé, pour ne faire apparaître que le corps nu dans sa vérité. Ainsi ces femmes de la série Chambre close qui montrent leur sexe, mais bientôt ce sexe exhibé sans gêne n’est plus qu’un fil directeur abstrait pour faire apparaître le reste, ce qui est justement caché. Photos qui ne sont même pas érotiques, car, comme le dit Barthes, le lieu de l’érotisme est le lieu de l’intermittence, du jeu de cache-cache. Le sexe apparent, c’est tout le reste qui apparaît : femme comique, femme espiègle, femme timide, femme sportive, et ainsi de suite…

Mais il faut encore parler de la violence, de la violence psychologique qui parfois traverse ces clichés, notamment ceux de la série Pourquoi m’as-tu abandonnée ? : dans Kim as a boy trying to be a girl, le blond des cheveux percute le rouge des lèvres, un collier émaillé de lamelles de cuir évoque des jeux masochistes, Kim montre son sein comme on tend son corps pour le fouet. Dans Gina and Elizabeth kissing, on voit deux femmes s’embrassant, mais leur sensualité est si froide, leur regard si inhumain, qu’elles semblent presque se moquer de ceux qui pourraient les observer, instiller le malaise au cœur du voyeurisme…

Il y a encore la série Los Angeles, témoignage de violence sociale cette fois. La photographe exhume vieillesse, folie et maladie des tombeaux où nous les enfermons pour ne point les voir : maisons de retraite, hôpitaux et centres pour handicapés mentaux. Et l’on y voit par exemple un Monsieur Jacques Bouvier, bibliothécaire de l’association St-Valentin Hauy, photographié entre deux immenses murs de livres, qui semblent l’écraser ; ou bien l’on se promène Au foyer de la maison de retraite Darnel, où un vieil homme est surpris dans sa fragilité, les genoux et la canne à terre, tirant avec peine ses affaires d’un casier…

Violence religieuse, violence métaphysique enfin de la série INRI qui clôt l’exposition, interprétation particulière de la vie de Jésus. Le lait miraculeux de la vierge est un filet de sang dégoulinant d’une madone en noir, tandis qu’Ecce homo II nous montre un christ lacéré et couvert de blessures à l’extrême, qui rappelle James Ensor. Enfin Le festin d’Hérode II est troublant parce qu’il révèle une Salomé angélique, tenant pourtant dans ses mains une tête de Jean-Baptiste qui frise le gore…Une série qui fit polémique en 1999, mais qui fit aussi la renommée de Bettina Rheims. Pour l’ancdote : une première plainte fut déposée en France par l’association AGRIF, liée au FN, et une deuxième par le curé Laguérie, ancien de st Nicolas du Chardonnet. Les plaintes aboutirent simplement au fait que le livre ne soit pas exposé dans les vitrines, mais non à son retrait du commerce.

Violence et expressivité, tels pourraient être les deux termes résumant le mieux l’œuvre de Rheims, dont on sort bouleversé, fasciné, bousculé. Un bel hommage aux cultures transgenre, aux anges de la mode et aux démons du corps.

 

3) John BaldessariUne œuvre de la collection

 

    Le dernier étage du musée abrite une œuvre de Baldessari, dont la taille monumentale (500 m²) n‘égale pas tout à fait l’intérêt. De toutes parts des portraits (photographiques) rieurs, moqueurs, mélancoliques, etc. Des dizaines et dizaines de pose et de sentiments, que notre mécanisme sensori-moteur retrace en lui-même comme par réflexe, comme mimétiquement, ce qui a pour résultat de nous faire véritablement parcourir une gamme d’émotions, comme si nous suivions une portée émotionnelle. Toutefois, une fois la chose découverte, nous nous lassons rapidement de ce petit jeu…

 

Légende:
photo du haut : Fridges - Kader Attia
photo du bas : Charlotte Rampling - Bettina Rheims


Par Ether
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