Le trait vivant de Fragonard à Besançon

Publié le par Ether

    Fragonard à Besançon ? Une aubaine, aussi nous sommes nous empressé de franchir les portes de l’ancienne halle à grain de la place de la Révolution. L’exposition est de petite taille : une centaine d’œuvres en tout, réunies dans à peu près autant de mètres carrés, au premier étage du Musée des Beaux-Arts. La collection présentée provient essentiellement du legs d’un certain Pierre-Adrien Pâris, architecte de louis XVI, puis directeur de l’Académie de France à Rome, où fut admis l’artiste. Ce qui explique aussi la grande part de paysages italiens. S’intitulant « Les Fragonard », l’évènement est toutefois moins prometteur que son titre : il s’agit surtout de dessins, de quelques pastels, et d’une huile, qui ne comptent pas parmi les œuvres maîtresses du peintre. C’est qu’il nous faut lire le sous-titre : « …de Besançon » : la ville a en effet simplement ressorti son propre fond. Mais on ne pinaillera pas, car c’est un vrai plaisir que de revoir le trait de l’artiste, ce trait joyeux et plein de vie, sensuel et lascif.     

    En suivant le parcours de l’exposition, le visiteur peut tout d’abord contempler quelques Figures antiques, des sanguines qu’il peignit à Rome. Les postures sont un peu raides, le peintre se plie encore à son enseignement, mais du fond de l’âme de ces statues hiératiques perce la sensibilité, Fragonard leur donnant le regard mouillé et les fameux « yeux en point » qui ont rendu son style reconnaissable entre mille. Outre la sanguine, il y a aussi des dessins à la pierre noire, cette matière plus douce que le fusain, et notamment la Tête d’un buste antique, dit Esope. Il serait presque possible d’y reconnaître des airs de son Portrait de Denis Diderot, ce tableau qui attira la sympathie de générations et générations d’écoliers pour le célèbre écrivain. Les boucles du philosophe antique sont d’une grande gaieté : la chevelure tourbillonnante est un sujet dont la peinture sied particulièrement bien à Fragonard. Où se devine son désir de trahir à l’envi la bienséance de ses modèles, en en révélant la malice par leurs cheveux.

    Parmi les œuvres les plus importantes de l’exposition, on relèvera ce Portrait de vieille femme, qui représente au pastel la ménagère de l’artiste. Le tableau est d’une grande douceur, d’un gris bleu qui souligne la vieillesse de la femme représentée, tandis qu’un blanc argenté donne de l’éclat à son visage. Le menton, le nez, et les pommettes, légèrement rehaussés de rouge, rappellent l’origine sociale du modèle (qui n’est pas poudré) mais insufflent aussi de la vie à cette femme, qui fut jusqu’à sa mort aux côtés de Fragonard. Mais c’est à un autre dessin, lui aussi sur fond bleu gris, que nous décernerions la palme : celui de la Tête de jeune fille avec bonnet. Cette œuvre à la pierre noire, sur un papier bleu que Fragonard a recouvert de pastel couleur terre et de craie blanche, est d’une rare beauté. Le bleu du papier qui transparaît au dessous irradie de lumière, à la manière d’un Pierre-Paul Prudhon, et la demoiselle –qu’on prit longtemps pour Rosalie, sa fille décédée- distille comme une petite musique de tendresse et de rire.

   Quelques mètres plus loin, nous ne pouvons nous empêcher de sourire à notre tour devant la moue boudeuse et diablotine de L’Arioste inspiré par l’Amour et la folie (l’Arioste est un poète du 15è siècle, auteur de Roland furieux). On pense à Chardin, et à Boucher, bien sûr, deux maîtres dont il fut l’élève. Plus loin nous nous attardons devant des illustrations des Fables de La Fontaine, et enfin, des œuvres de la famille du peintre. Au passage le lecteur curieux peut apprendre qu’Alexandre Evariste Fragonard, son fils, était à l’époque plus connu que lui. « Gens, honorez Fragonard ! » plaisantait-il en détournant le prénom de son père. C’est ce qu’on vous invite à faire, en vous rendant au plus vite au Musée des Beaux-arts de Besançon.

(Les Fragonard de Besançon, du 8 décembre 2006 au 2 avril 2007, Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon)

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