La Demeure du Chaos, musée hors-les-murs et hors-la-loi…

Publié le par Ether

  

Après trois bus et deux voitures en auto-stop, ouf, ça y est, m’y voilà : la demeure, sorte de maison hantée aux accents politiques, se présente devant moi, comme sortie d’un livre de science-fiction ou de Mad max, avec ses murs noirs de suie, ses portraits de Ben Laden, Condolezza Rice, ou Blair, ses multiples salamandres, et les fausses mises en gardes de l’artiste Ben (« la fin du monde approche » : ben oui, la fin du jour aussi !). Dans la cour, un météore jouxte une voiture carbonisée, des bidons d’essence servent de fauteuils, et des centaines de graffitis, d’inscription religieuses, de citations philosophiques fleurissent sur la pierre. Voilà la première impression. Nous sommes à Saint-Romain au Mont-d’Or, ville située à quelques kilomètres de Lyon, dans la maison d’un homme peu banal : Thierry Ehrmann, patron d’Art-Price et de Serveur, deux sociétés importantes, qui font de lui l’une des 500 premières fortunes de France. Mais l’homme n’a en rien l’allure d’un patron : en ce jour de « portes ouvertes », il se présente comme à son habitude : tout de noir vêtu, jean t-shirt, cheveux courts et tresse japonaise. Tout a commencé lorsqu’en 1999, alors mécène de la biennale d’art contemporain, Thierry Ehrmann décide de créer un musée. L’idée de musée se heurte pourtant à sa conception de l’art, qui se veut fluide, en mouvement, et vivante surtout. Il prend donc la décision d’installer ce musée chez lui, dans sa demeure -qui est aussi le lieu des bureaux d’Art Price. Mais voilà, il y a un hic : la demeure ne plaît pas à tout le monde à Saint-Romain : la jugeant trop atypique, et surtout trop voyante, le maire a mis la demeure en demeure de se dissoudre, au motif qu’elle ne respecte pas les lois de l’urbanisme. Un procès a déjà eu lieu, ainsi qu’un deuxième en appel. Les 45 artistes de la demeure, réunis en collectif, attendent maintenant le délibéré qui se tiendra le 13 septembre prochain (2006). La question se pose donc plus que jamais: doit-on ou non protéger la démarche d’Ehrmann ?


    La réponse est certes en tout premier lieu d’ordre juridique et politique, convoquant à la barre le bon vieux principe de la liberté d’expression et de création, mais pas seulement : il s’agit aussi de savoir quel principe doit-on considérer comme prioritaire entre d’une part la protection du paysage urbain et d’autre part l’existence réelle, et non plus seulement institutionnelle, de la création, qui forcément, c’est immanquable, dérange l’uniformité ambiante –et c’est même à cela qu’on reconnaît une œuvre d’art. On dira qu’il aurait suffi de déposer une demande pour un permis de construire une telle œuvre : mais alors on retombe dans la création institutionnalisée, forcément, et on élude la question, tout en confinant la création dans les territoires marginaux de la société, loin des belles maisons bourgeoises dont les maires n’accepteront jamais de voir ces cathédrales du futures s’ériger en leur domaine.
   Par delà ce débat, il nous semble intéressant de questionner la valeur artistique, philosophique et politique de La Demeure du Chaos pour elle-même, car si toute œuvre d’art est certes digne d’être protégée en tant que telle, seules les œuvres faisant preuve d’originalité et d’un intérêt particulier peuvent prétendre être défendues au titre de l’exception. En attendant de répondre à la question de société qu’on a évoqué plus haut, il serait donc possible d’affirmer le droit  l’existence de la demeure au nom de cette exception, si on démontre son intérêt et son originalité. Or, curieusement, la question de la valeur artistique de la demeure du chaos est rarement abordée dans les médias, sauf par ceux qui prétendent que ce n’est pas une œuvre d’art. Ce qui est mis en avant c’est la personnalité de Thierry Ehrmann et l’histoire de la naissance de La Demeure du Chaos, enfin c’est toujours au bras de fer entre le maire et l’homme d’affaire que l’on aboutit, et à la polémique sur le droit à la libre création. Il y a plusieurs raisons à cela : d’abord, parce que cette œuvre étant une œuvre collective, il devient plus difficile pour les historiens d’art de décréter si c’est l’intégralité de la demeure qui fait œuvre ou pas : or à côté des œuvres de Ben, quel historien de l’art se soucie du graffiti ou de la performance d’artistes non reconnus ? Un journaliste critique d’art est donc d’autant plus désemparé, que pour faire son travail il s’appuie sur les travaux de spécialistes. Mais il y a aussi un autre obstacle, qui tient à l’aspect de capharnaüm mental de la demeure du chaos. Je m’explique : on ne sait si nous avons à faire à une théorie des médias, à une religion, à un précepte philosophique, à une organisation politique ou à une œuvre d’art. D’autant que tous ces aspects sont parfois comme simplement effleurés, ou du moins ne sont-ils explicités nulle part. Lecture du Catalogue raisonné achevée, on en ressort un peu avec l’impression d’un zapping halluciné, qui butinerait toute une panoplie de théories sans que le miel obtenu ne nous soit rendu visible. Ainsi on trouve pêle-mêle des extraits d’Hakim Bey sur les TAZ, ou de James Gleick sur la théorie du chaos, des textes juridiques, des essais de critique artistique, des passages de la Bible, etc. Mais si c’était justement l’intérêt de La Demeure du Chaos? C’est-à-dire : d’être un laboratoire d’hybridation, une marmite de théories futuristes en gestation ?
   C’est cette multiplicité qui fait de la demeure du chaos une œuvre à la valeur artistique notable, une oeuvre importante pour notre époque,. Parce que, contrairement aux désabusés de l’ère post-moderne et de la fin des utopies, elle n’a pas renoncé à être une œuvre globale, mais explicitement globale. Peu d’artistes se positionnent aujourd’hui à la fois sur le plan politique, philosophique, esthétique et religieux. La demeure du chaos le fait, et en assume les conséquences : soit le caractère un peu superficiel ou sibyllin du propos à certains moments. Un grossissement au microscope est nécessaire pour comprendre, qui détaillera les multiples entrées qu’on peut prendre pour aborder la demeure du chaos : en matière de religion, « l’esprit de la salamandre » (c’est ainsi que cette église se nomme elle-même) est une sorte de syncrétisme, entre christianisme, « nouvelle religion » (voir note en bas n° 1), professies hérétiques, islam et alchimie. La Salamandre, qui dans les récits religieux est symbole tantôt maléfique tantôt positif, représente l’ambivalence de toute chose, mais aussi l’idée de vie éternelle, obtenue à travers l’art. En matière d’esthétique ensuite, la demeure du chaos incarne une conception de l’art qui privilégie le processus créatif à l’oeuvre finie, le collectif sur l’individuel (par exemple les noms des artistes ne sont pas apposés au dessous des photos dans le catalogue). Cette démarche, qui renvoie à l’art du dj, et plus généralement à une nouvelle forme d’art issu des réseaux et de l’internet, s’ancre dans une philosophie du multiple et du flux, le catalogue évoquant par exemple cette « perpétuelle activité » de la demeure « qui serait enfin en résonance avec le mouvement perpétuel du monde et de son actualité ». Et c’est sur le terrain de cette actualité que la demeure du chaos révèle son plus grand potentiel conceptuel, d’ordre politique : d’abord parce que c’est un domaine dans lequel Ehrmann, avec sa société Artprice –chargée de côter les œuvres- excelle forcément. Et puis ce fut le choc du onze septembre 2001 qui poussa plus loin cette tête pensante : Ehrmann codifia une nouvelle façon de regarder les images, en les dé-légendant, de telle sorte qu’elles retrouvent leur potentiel de violence. Les bureaux du lieu sont devenus une « agence de presse en temps réel » (cf. note n°2), et les images et récits de l’actualité sont appréhendés et transformées dans l’immédiat par les artistes du collectif, un peu à l’image du portrait d’Arafat, peint le jour-même de son inhumation, et auréolé d’une douceur jusqu’alors inconnue. Le détournement, essence même de l’art (cf note n° 3), habite La Demeure du Chaos, il est partout, depuis l’acte de transformation de la maison bourgeoise de Saint-Romain jusqu’au petit tag niché dans le creux d’une poutre ; dans la pratique incessante de la citation, ou dans telle ou telle œuvre d’art, comme cette Annonciation transformée en Dénonciation (note n°4). L’idée d’une maison évoluant en temps réel, imprimant dans ses murs comme on imprime dans sa chair les chocs et émotions de l’actualité, l’idée encore d’une forme renouvelée de la catharsis, qui ne serait plus celle du théâtre mais de l’image, enfin cette idée de flux sans cesse décodé  par la main de l’homme, comme si ce dernier tenait à se réapproprier le décodage binaire de l’ordinateur d’AFP et du langage journalistique, tout ceci est, il nous semble, ce qu’il y a de plus intéressant dans les conceptions sous-jacentes à La Demeure du Chaos.
   Mais une fois ces multiples portes d’entrées explicitées, il n’est pas dit non plus qu’il y ait un lien véritable, non superficiel, entre toutes les œuvres de la demeure, tous les artistes n’embrassant pas les idées d’Ehrmann au même degré– certains ne faisant que reprendre les thèmes chers à cet homme comme autant de motifs, se les accaparant et les transformant en toute autre chose, quelque chose qui n’a plus qu’un simple rapport extérieur, artificiel, avec la demeure. Autre chose : on peut se demander aussi si l’ensemble ne souffre pas quand même de la personnalité écrasante de l’homme Ehrmann (cf. note n° 5). Dans quelle mesure les artistes sont-ils réellement libres ? Quel est l’effet de l’assujettissement des artistes à une « charte », comme il leur est demandé (cf; note n° 6)? La protection et, il faut bien le dire, l’argent qu’apporte Ehrmann à ses protégés n’est-il pas propre à créer des liens de dépendance ? Enfin, et ceci n’est pas un doute mais une vraie critique, il y a parfois dans cette demeure des aspects purement publicitaires. Ce ne sont pas les mêmes thèmes, mais ce sont les mêmes méthodes : certains articles de présentation du catalogue réutilisent outrancièrement des concepts philosophiques de manière parfaitement creuses, où Nietzsche, Hegel, Heidegger et Deleuze se mélangent en une mélasse volontairement absconde. Les références ne sont d’ailleurs jamais assumées comme telles, il s’agit simplement de briller avec des concepts, qui par leur complexité font illusion un temps sur la marchandise. Quand on est creux, il faut le cacher par du mystère… (cf. note n° 7) En outre, la pléthore de majuscules est vraiment agaçante (comme si une majuscule appelait automatiquement le respect…). Ces remarques concernent le catalogue, j’en conviens, mais le même processus d’attrait purement verbal semble être à l’œuvre dans la demeure : ainsi le mot « chaos », collectionné mille fois par l’auteur, mais pour dire quoi ?...

Ces réserves une fois formulées, il m’apparaît malgré tout très important de conserver cette œuvre, et ses 2500 déclinaisons (La Demeure du Chaos contient 2500 œuvres). Autant parce que l’art a besoin qu’on défende sa présence physique et vivante, que parce que cette œuvre d’art total est importante à l’aune de ce qui se fait aujourd’hui en France en matière de création artistique. Non pas capitale, non pas l’avant-garde la plus absolue, mais une œuvre qui mérite tout de même sa place dans l’histoire de l’art, pour avoir su renouer avec les grands projets artistiques, et parce qu’elle propose une autre façon d’appréhender l’image médiatique, par la catharsis et la disconnection image/légende. Et donc, je ne saurais vous recommander, Mesdames et Messieurs, d’aller sur le site de La Demeure du Chaos pour signer la pétition… ici: La Demeure du Chaos


(La carte postale de pétition)

 
1) Cf p. 49 du catalogue Catalogue raisonné tome 1, mai 2006, Edité par le Musée de l’Organe. « Ainsi on peut se poser la question du fondement (ex-nihilo) d’une éventuelle nouvelle religion, l’artiste se faisant démiurge ou savant-fou. »
 2) p. 41 du Catalogue raisonné.
3) Pour un grand nombre d’historiens de l’art, notamment ceux issus de la tradition de l’Ecole de Francfort, celui-ci se définit précisément par un geste de détournement symbolique. Cf notamment Sophie GOSSELIN et Julien OTTAVI « L’électronique dans la musique, retour sur une histoire », in revue Copyright Volume! , vol.1, n° 2, année 2002, p. 73
 4) P. 425 du Catalogue raisonné.
 5) Voir l’article du catalogue qui présente Thierry Ehrmann, Obscurum per Obscurius, p. 42, suintant d’emphase et de lyrisme mystique.
 6) Nous n’avons pas le texte de cette charte, nous savons juste que les artistes sont enjoints à créer conformément à l’état d’esprit du lieu. En clair, pas de dessins de bisounours s’il vous plaît…
 7) cf notamment le même article évoqué plus haut, Obscurum per Obscurius, p. 45.

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